“Ce n’est pas une crise… c’est devenu la norme.”
On nous parle de “pics d’activité”. De “tensions passagères”. De “situations exceptionnelles”. Mais quand une situation dure depuis 30 ans, quand elle revient tous les jours, quand elle est connue, documentée, prévue… ce n’est plus une crise. C’est un choix politique et organisationnel. Et les urgences en sont devenues le symptôme le plus violent.
Des urgences saturées… parce que tout le reste a été vidé. Aujourd’hui, les urgences ne sont pas saturées par hasard. Elles sont saturées parce que :
– on a fermé des services entiers
– on a supprimé des lits d’hospitalisation
– on a laissé partir des soignants
– on a compressé les effectifs
– on a transformé l’hôpital en flux tendu
Depuis plus de 30 ans, on ferme des lits “avec personnel”. Pas des lits vides. Des lits fonctionnels. Résultat ? Dès qu’il y a un afflux aux urgences : il n’y a plus de place nulle part. Le vrai bouchon, c’est l’aval qui est cassé. Le grand mensonge, c’est de faire croire que le problème est aux urgences. En réalité, le problème est après. Parce que quand un patient arrive aux urgences : il doit être
– évalué
– soigné
– orienté
– hospitalisé si nécessaire
Mais s’il n’y a plus de lits dans les services de médecine, de chirurgie, de gériatrie ou de psychiatrie. Le patient reste… sur un brancard. Parfois : 12 heures, 24 heures, 48 heures, voire plus. Un brancard, ce n’est pas un lit. Les urgences ne sont pas faites pour l’hospitalisation longue. Mais on fait semblant. Le brancard devient la salle d’attente de la République.
Aujourd’hui, dans beaucoup d’hôpitaux, les couloirs sont pleins, les box sont occupés, les soignants courent, les patients attendent. On appelle ça : “gestion de flux”. En réalité, c’est de l’abandon organisé. Parce que pendant que le patient attend :
– il a mal
– il a peur
– il se dégrade
– il se déshydrate
– il s’agite
– il perd ses repères
Et les soignants savent que ce n’est pas acceptable. Mais ils n’ont aucune marge. La médecine de ville, c’est l’autre bombe silencieuse Pourquoi autant de gens vont aux urgences ? Parce qu’ils n’ont plus de médecin traitant. Parce que les délais chez les spécialistes explosent. Certains cabinets ferment. D’autres n’acceptent plus de nouveaux patients. Les permanences sont saturées. Alors quand ça fait mal, quand ça inquiète, quand ça dure, on va au plus simple. Direction les urgences. Pas par confort. Par défaut. Les urgences deviennent le pansement de tout. Aujourd’hui, les urgences compensent :
– le manque de lits
– le manque de médecins de ville
– le manque de spécialistes
– le manque de structures intermédiaires
– le manque de suivi
– le manque de prévention
Elles sont devenues le service qui éteint tous les incendies. Et forcément… elles brûlent. “On gère”… mais comment ? Officiellement, on “gère”. Dans la réalité, gérer ça veut dire : laisser attendre, prioriser l’extrême urgence, repousser le reste, faire des choix impossibles, accepter des situations indignes. Gérer, aujourd’hui, c’est renoncer à bien soigner tout le monde. Et ça, personne n’ose le dire publiquement. On “gère” en abandonnant. C’est ça, le cœur du mensonge. On dit : “Le système tient.” Mouais… il tient mais
– les soignants s’épuisent
– les patients encaissent
– les familles s’énervent
– les tensions montent
– la colère explose
On ne règle pas le problème. On le fait durer. Et pendant ce temps, on ferme encore des lits, on perd encore des soignants, on surcharge encore les urgences. Ce que les soignants savent (et que personne n’assume – les directions, les cadres des services de soins, l’ARS, le Ministère de la Santé, le Gouvernement) c’est que les urgences ne peuvent pas absorber l’effondrement du reste du système. On ne peut pas faire tourner un hôpital sans lits. On ne peut pas compenser la désertification médicale avec des brancards. On ne peut pas appeler ça “gestion”.
Ce qu’il faudrait vraiment (et vite), c’est
1) Arrêter de fermer des lits “théoriques” Un lit sans personnel n’est pas un lit.
2) Recréer de l’aval (Médecine, gériatrie, SSR, psychiatrie, soins de suite.) Sans aval, les urgences coulent.
3) Réparer la médecine de ville. Accès au médecin traitant = urgences désengorgées.
4) Dire la vérité aux citoyens : Non ! Attendre 12h sur un brancard n’est pas normal. Non ! ce n’est pas une fatalité.
Conclusion : ce n’est pas une crise, c’est une normalisation de l’inacceptable. Quand l’inacceptable devient quotidien, quand l’urgence devient lente, quand l’attente devient une habitude… ce n’est plus un accident. C’est un système qui a appris à abandonner sans le dire.

